Emir Kusturica en tournage en Yougoslavie.

Le cinéaste yougoslave Emir Kusturica poursuit depuis février, avec le tournage en Serbie de son 7ème long métrage, son flamboyant périple à cheval sur la poésie, l'imaginaire et, parfois, le réel le plus cruel, entamé il y a plus de vingt ans. Fidèle à son tempérament de feu, Kusturica s'est lancé dans cette nouvelle aventure sans se départir des obsessions qui ont jusqu'à présent imprégné son oeuvre et qui, pour l'essentiel, ont trait à l'absurdité des frontières et des idéologies, sources de divisions entre les esprits, les communautés, et génératrices de conflits dévastateurs.

Son futur film, "Hungry heart" (coeur affamé), est en grande partie tourné dans le massif de Zlatibor, à quelques encablures de la Bosnie. Ce matin, la ligne de chemin de fer qui serpente sur les flancs de Mokra Gora (colline mouillée) sert de décor à l'étrange dialogue auquel se livrent deux hommes à propos d'une ânesse stationnant obstinément au milieu des rails. Impossible de l'en déloger. La raison? Un chagrin d'amour! La maquilleuse verse et reverse un peu d'eau sous l'oeil de l'animal, afin d'alimenter son flot de larmes.
- Pourquoi pleure-t-elle? questionne l'un des deux hommes.
- Elle veut mourir et attend qu'un train la renverse, répond le propriétaire de la bête, qui parait bien impuissant face à un tel entêtement.
L'attente (de la mort) risque d'être longue car la pose de la ligne ferroviaire est loin d'être achevée.

"Hungry Heart" raconte l'histoire d'un entrepreneur attelé, précisément, à la construction d'une voie ferrée devant relier la Serbie à la Bosnie. Mais le déclenchement de la guerre en 1991 --début de l'éclatement de la Yougoslavie de Tito-- interrompt les travaux. Le responsable reste sur place pour assurer la protection des installations mais son fils est enrôlé dans l'armée et fait prisonnier. Il ne pourra être libéré qu'en échange d'une femme musulmane pour laquelle le père du détenu s'est pris de passion...

Kusturica, longue chevelure en bataille, taillé dans un corps d'athlète, a toujours, à 48 ans, le regard scrutateur de la passion. Conforté par un gros cigare, il donne ses ordres, multiplie les mots d'humour, court sous une tente abritant l'écran de contrôle, devise avec les techniciens, livre ses dernières consignes aux acteurs. L'un d'eux, Slavo Stimac, est un familier du cinéaste originaire de Sarajevo, pour avoir joué des rôles importants dans deux de ses films précédents, "Te souviens-tu de Dolly Bell?" (1981) et le célèbre "Underground" (1995), respectivement primés à la Mostra de Venise et au festival de Cannes (palme d'or).

Mais Kusturica aime aussi diriger des gens qui ne se sont jamais frottés au monde du cinéma. Pour "Hungry heart", plusieurs membres de son équipe sont allés chercher Obrad Djurovic sur une crête isolée de la Républika Srbska (RS), l'entité serbe de Bosnie, où il s'est réfugié après avoir enseigné pendant quarante ans les mathématiques à Sarajevo. Toque d'astrakan sur le crâne, bottes et long manteau élimés, doigts noueux, Djurovic n'aspire qu'à rentrer chez lui mais il ne tarit pas d'éloges sur Kusturica. "J'aime sa façon de faire parler les animaux, à la manière des hommes dans la vie. Ce film est une fable. Ce sera un grand succès", prédit-il. Les animaux occupent une place importante dans l'oeuvre de Kusturica. Dans un court métrage datant de 1996, il retrace l'histoire d'un Serbe qui ne peut accéder à sa maison qu'en passant par le jardin de voisins. S'étant disputé avec eux, il n'est plus libre de ses mouvements et rêve d'être un oiseau...

Le dernier tour de manivelle de "Hungry heart" est prévu en octobre et la sortie du film en 2003. Réalisé en partie avec des capitaux français, l'ouvrage bénéficie d'une musique composée par le groupe "No Smoking Orchestra" dont le bassiste n'est autre que Kusturica.

MOKRA GORA (Yougoslavie), 14 mai (AFP)



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Cinélibre a distribué presque tous les films de Emir Kusturica.
Notre envoyé spécial sur le tournage de "Hungry Hearts" en a profité pour demander à Emir de nous adresser un petit message.
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