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Théodore Louis


Théodore Louis est critique de cinéma et rédacteur à La Libre Belgique.


Cinélibre, vingt-cinq ans déjà…

Une société distributrice de films peut-elle se signaler aux " mordus du cinéma " comme le fait un réalisateur, un scénariste ou une star ? Évidemment non. Pas plus que le spectateur d'un match de tennis ne songe aux organisateurs quand il assiste à un tournoi.

Mais quand, sur vingt films qu'il a pu voir en quelques semaines, le cinéphile en vient à constater que dix sont intéressants et qu'ils ont étés " distribué " par la même firme, il commence à tenir compte d'un fait dont il n'avait peut-être jamais pris conscience jusque-là : il existe un lien non négligeable entre la qualité d'une œuvre d'art et le discernement de la personne (ou du groupe) qui l'a choisie.

Lorsque nous avons appris que Cinélibre célébrait son vingt-cinquième anniversaire, nous nous sommes écriés intérieurement : déjà ! Oui, il y a, déjà, un quart de siècle que cet organisme a vu le jour. Il ne s'est pas imposé d'emblée, mais peu à peu, au fil des ans, comme quelque chose de sérieux, de fiable, fidèle à sa ligne, dans la qualité et la fermeté.

Sans doute n'a-t-il pas offert à sa clientèle que des chefs-d'œuvre. Il y a eu des tâtonnements et des faux-pas. Et le public, comme la critique, n'a pas toujours approuvé ses choix.

Reconnaissons cependant que, dans l'ensemble, les programmes élaborés par Cinélibre sont d'une exigence, d'une rigueur et, pour lâcher le grand mot, d'un anticonformisme étranger au souci de " plaire pour plaire ", c'est-à-dire à tout prix et n'importe comment.

Il y a, en somme, deux sortes de distributeurs : ceux qui prennent des risques et ceux qui n'en prennent pas, ou guère. Est-il besoin de préciser que Cinélibre ne figure pas dans la seconde catégorie ?

L'une de ces qualités majeures, à nos yeux, est de parier sur des cinématographies nouvelles, en provenance de pays producteurs de peu de ressources économiques, dont les structures de distribution sont faibles. De là, leurs difficultés à se frayer une place sur le marché extérieur. Nous avons pu voir ainsi des œuvres d'un intérêt aussi vif que Yaaba (Burkina Faso), Le Massacre de Kafr Kassem (Liban), Yeelen, la Lumière (Mali), Le Goût de la Cerise et Le Vent nous Emportera (Iran).

D'une manière générale, Cinélibre se plaît à mettre en circulation des films ambitieux traitant avec vérité de problèmes sociaux, moraux, de notre temps ou de tous les temps. Nous mentionnerons, au gré de nos souvenirs, Yol (La Permission), du Turc Yilmaz Güney, Le Sorgho Rouge, du Chinois Zhang Yimou, Tangos, l'Exil de Gardel, de L'Argentin Fernando Solanas, Pluie Noire, du Japonais Imamura, Welcome in Vienna, de l'Autrichien Axel Corti, Shoah, film fleuve sur l'holocauste, de Claude Lanzmann, Ca Commence Aujourd'hui, de Bertrand Tavernier …

Et comment oublier ces deux œuvres profondément spiritualistes, Le Sacrifice, tourné en Suède par le Russe Andreï Tarkovski, jugé indésirable en URSS, et Brève Histoire d'Amour, du Polonais Krzysztof Kieslowski, pièce maîtresse d'un Décalogue qui n'est pas passé inaperçu…

Rappelons encore l'empressement de Cinélibre à privilégier le nouveau cinéma belge quand il en vaut la peine. Avec La Promesse et Rosetta, des frères Dardenne, Noces en Galilée, de Michel Khleifi, Monsieur, de Philippe Toussaint, Mobutu Roi du Zaïre, de Thierry Michel…

Et, pour ne rien oublier, rendons hommage à l'Ecran Total, dont le succès ne se dément pas et qui, chaque année, pendant la saison d'été, réunit, deux mois durant, inédits, reprises et " classiques " en un bouquet " pour tous les âges et pour tous les goûts "…

Longue vie donc à Cinélibre et à son équipe. Que leur amour de l'aventure et de la recherche les conduise, de plus en plus, à pêcher, dans le fleuve trop souvent pollué des nouveautés, ce qui impressionne de préférence à ce qui divertit. Et qu'il se trouve un cercle de plus en plus large de fidèles pour suivre leurs programmes et encourager leurs efforts.

Théodore LOUIS